Ces femmes qui accouchent seules: Quand l’enfantement est un événement familial.

Freebirth

Je n’ai jamais accouché seule, ou en famille, comme il vaut mieux le dire. Parce que si certaines femmes accouchent seules, c’est-à-dire sans médecin ni sage-femme, elles sont la plupart du temps accompagnées par leur chériE, leur famille et parfois une amie, ou une doula. À ce jour, je n’ai jamais rencontré une femme qui ait accouché seule, avec personne dans la maison ou autour. C’est pour ça qu’au terme accouchement non assisté (ANA), je préfère de loin les termes « accouchement libre » ou « naissance en famille. »

Je disais donc que je n’ai pas accouché seule. Chaque fois, il y a eu soit un médecin (à mon premier) ou une sage-femme (à mes deux autres), ce fut parfait ainsi. À l’époque, c’était mon choix, ou plutôt, mon réflexe. À mes trois grossesses, je n’ai jamais pensé que je pourrais accoucher seule.  Oh, j’avais bien quelques amies qui l’avaient fait. Mais la plupart c’était par faute d’avoir accès à une sage-femme, et moi j’en avais une sage-femme ! À l’époque, je ne connaissais pas encore Cynthia, Debby, Alex, Leyla…

C’est fou comme le paradigme médical façonne notre vision de la naissance dès notre plus jeune conscience. Dans ma conception, pour accoucher il me fallait la présence d’une sage-femme, pour les « au cas où ».

Le temps a passé et l’histoire s’est écrite. Les rencontres ont eu lieu. Une, puis une autre, et encore une. Depuis deux ans, j’ai lu, échangé, écouté et rencontré près d’une centaine d’histoires de femmes qui ont accouché en famille. J’ai écouté des dizaines de podcasts de « Freebirth society », « Taking back birth », « Birthful Podcast », j’ai lu des blogues,  et j’ai reçu des récits de femmes de partout dans le monde ayant vécu une naissance en famille.

Certaines l’ont fait par dépit, parce que leur sage-femme n’était plus « à l’aise », d’autres l’ont fait d’instinct comme si c’était l’évidence même et qu’il n’existait aucune autre option.

Avec le temps, j’en suis même venu à regretter de ne pas avoir d’autres enfants et pouvoir vivre une naissance en famille. J’oserai même dire que c’est encore un deuil en processus, celui de savoir que plus jamais je n’aurai la chance de vivre intrinsèquement ce que toutes ces femmes ont en commun : avoir enfanté librement avec comme seul guide la sagesse de leur corps, leurs peurs apprivoisées et leur foi en la vie.

Aux yeux des adeptes du paradigme médical de la naissance, il peut paraître fou ce choix (dans mon cas, ce fantasme !) d’accoucher seule. Pourquoi vouloir mettre en danger sa vie et celle de son bébé ?

« Et si tu saignes ? »

« Et s’il a un cordon autour du cou ? »

« Et s’il ne respire pas ? »

« Et s’il meurt ? Tu vas t’en vouloir toute ta vie ! »

Les commentaires ne manquent pas quand une femme informe son entourage de son projet. C’est pour ça que la plupart choisiront de garder le secret. Même Cynthia à son quatrième m’a dit: « Je te trouve un peu trop vite sur les conclusions de prétendre que je vais accoucher seule ! Comment puis-je savoir ça avant que mon bébé ne soit en train de naître ? »

Disons que sa réponse m’a rassis dans mon humilité! Grâce à elle, j’ai compris que ces femmes qui accouchent seules ne vendent pas la peau de l’ours avant de l’avoir tué. Elles savent qu’il n’y a aucune garantie quand on porte et enfante un bébé et elles ne tiennent rien pour acquis, pas même leur désir d’accoucher en famille.

Bien sûr, certaines femmes choisiront d’en parler et ne seront guère impressionnées, ni influencées, par leur entourage, mais je remarque que la tendance penche souvent vers la discrétion. Comme on ne dit pas aux gens que ce soir on va faire l’amour dans telle ou telle position, ça ne les regarde pas de savoir qu’on souhaite une naissance en famille.

Certains choisiront (par réflexe) de les juger ces femmes et familles qui accouchent seules, et même, de les mettre dans la catégorie des « folles inconscientes qui prennent des risques pour leur vie et celle de leur bébé ».

Moi, je sais d’expérience que ces femmes sont tout, sauf inconscientes. Elles sont hyper informées, la plupart du temps elles ont lu tout ce qu’il y avait de pertinent sur le web ou dans les livres. Certaines ont lu plus de livres sur la naissance que la moyenne des sages-femmes et médecins ! Elles ont un groupe Facebook secret où d’autres femmes et familles qui accouchent seules se soutiennent et s’informent. Elles y partagent des documents comme le « anti-bleeding tea », « la dystocie d’épaule », « Bébé ne respire pas », etc.

Accoucher dans le vortex de la naissance

Elles accouchent seules, mais pas seules.

Elles enfantent en famille, sans sage-femme ni médecin, sans leurs directives ou leurs limites professionnelles, légales et protocolaires. Elles accouchent en femmes libres, sauvages et guerrières, assumées et entourées de leur famille, parfois d’une amie ou d’une doula.

Assumées jusqu’à savoir que la mort est une option, et ce, même à l’hôpital ! Elles n’adhèrent pas à la croyance qu’il leur faut absolument un sauveteur pour accoucher. Elles savent qu’il n’y a aucune garantie, que donner la vie c’est aussi donner sa mort certaine, un jour, qu’on espère le plus lointain possible. C’est ainsi depuis que le monde est monde.

Elles savent aussi qu’il n’y a pas lieu d’avoir peur, pas comme tente de nous faire croire le paradigme médical. En fait, elles n’y adhèrent pas à ce paradigme médical.  Pour elles, accoucher c’est normal, voire banal. Un événement extraordinaire certes, mais normal et banalement inscrit dans le quotidien de la famille, comme une grande fête longuement attendue et préparée.

Au fond, ces femmes ne sont pas si différentes de vous et moi. Elles ne sont pas plus braves, ni plus folles. Elles ont peur elles aussi, comme toutes les femmes qui s’en vont accoucher. Elles ont leurs craintes, leurs peurs et leurs angoisses. Seulement, elles font avec. Elles se gèrent !

La différence, je crois, c’est que ces femmes acceptent davantage que la vie est plus grande qu’elles et qu’au final, on n’a pas grand pouvoir sur la vie, la mort et la maladie.

Elles embrassent la destinée telle qu’elle doit être.

 

Ces femmes qui accouchent seules : une  minorité minoritaire.

Elles sont en effet peu nombreuses ces femmes et familles qui accouchent seules. Elles constituent une infime minorité de la minorité des familles qui accouchent à la maison avec une sage-femme.

Depuis quelques années, avec l’émergence des réseaux sociaux, on remarque qu’il y a de plus en plus de femmes qui accouchent en famille. Une des hypothèses à cette hausse est la médicalisation à outrance de l’enfantement. L’État, avec son système de santé et ses lois, limite de plus en plus les professionnels de la naissance à accompagner certaines femmes et famille dans leur projet de naissance.

Dans certaines régions d’Europe, les sages-femmes n’ont plus le droit d’aller aux accouchements à domicile. Alors les femmes font leur suivi avec leurs sages-femmes qui les préparent le mieux possible, et celles-ci accouchent seules, avec leur famille. C’est ce que Stéphanie St-Amant appelle un « ANA par défaut », dans son texte « Nous sommes les freebirther : Enfanter sans peur et sans reproche », en 2014. (1)

J’ai accouché seule…

« J’ai choisi d’accoucher en famille parce que je sentais que si une sage-femme ou un médecin était présent, j’étais menacée. Je ne pense pas que leur travail est inutile et qu’ils nuisent à toutes les femmes qui accouchent, au contraire ! Seulement pour moi, l’idée qu’on m’évalue, qu’on m’ausculte et qu’on documente mes performances, ça sonnait tout faux dans ma conception de la naissance. J’ai fait ce bébé toute seule avec mon chéri. Je suis une femme en santé et ma grossesse a été merveilleuse. Mon bébé bougeait bien, je le sentais fort. Nous n’avions besoin de personne. J’étais préparée. Je savais à peu près les sensations qui m’attendaient. Je savais que la panique du sommet est normale et qu’on ne doit pas la craindre. D’ailleurs, quand j’étais là-haut, au sommet, et que l’intensité m’a fait si peur que j’ai pensé appeler de l’aide, je me suis rappelé que ça voulait dire que mon bébé arrivait bientôt. Ça m’a aidé à retrouver mon calme et ma confiance. Mon fils est arrivé une heure plus tard ! Le placenta a mis du temps à sortir, une bonne heure, au moins. Je n’avais pas de saignements et je me sentais bien, je savais donc que tout allait dans l’ordre des choses. Après un temps, j’ai eu envie d’en finir avec cette naissance. Je me suis accroupie, j’avais quelques crampes et elles étaient de plus en plus fortes. Mon chéri a mis un bol en dessous de moi et en quelques poussées (soufflées) mon placenta est sorti. Il était magnifique! Pour rien au monde, je n’aurais voulu que ça se passe autrement. Personne n’a mis ses doigts dans mon vagin. Personne ne m’a dit comment pousser. Personne ne m’a pris en charge. J’ai accouché en femme libre et j’ai rencontré l’aube de tout ce que je suis capable de faire. »

— Roxanne, Mathieu, et bébé Roméo. Août 2017

Quelques arguments qui poussent les femmes à accoucher seules :

  • Le très faible risque de mourir du processus de l’enfantement comparé à celui que nous courrons tous les jours, à travers nos activités courantes comme conduire une voiture, faire du vélo, monter/descendre un escalier, traverser une rue, etc. C’est vrai quoi, plus on fouille sur le sujet plus on s’aperçoit que les complications associées à la naissance sont souvent liées aux interventions du paradigme médical lui-même. Pour les femmes qui accouchent seules, l’hôpital est loin d’être la panacée. Aux yeux de ces femmes, si leur corps sait implanter un ovule fécondé, fabriquer un embryon, puis un foetus et un placenta, et nourrir ce placenta pour qu’il amène le foetus jusqu’à maturité terrestre, il n’y a aucune raison que le corps ne sache pas accoucher ses bébés.
  • Les risques associés aux interventions de routine et à l’impact du territoire de naissance médical sur les processus physiologiques de la naissance. Le fait d’être observée, monitorée, évaluée, guidée, voir même dirigée, quand on accouche dans le paradigme médical, sont des stimuli qui stimulent le néocortex de la femme et qui atténuent le bon fonctionnement de son cerveau reptilien, là où sont sécrété l’ocytocine et l’endorphine, qui vous le savez surement déjà sont LES deux hormones essentielles au déroulement normal de l’enfantement.
  • La nature socio-historique du paradigme médical, avec ses forces politiques et sociales ayant médicalisé le processus de l’accouchement jusqu’à le rendre sous la juridiction du système de santé de l’état. Depuis trois cents ans, la détermination patriarche de la médecine a peu à peu dominé les modèles traditionnels sages-femmes, jusqu’à les éradiquer pendant un temps, puis les médicaliser jusqu’à outrance.
  • Ces femmes qui accouchent seules refusent l’objectivisation du corps de la femme par la médecine du XXe siècle, avec ses sciences obstétricales et gynécologiques. Ici, pas question d’être prise en charge, on ne se fait pas accoucher !
  • Le refus de la pathologisation de la naissance et de la construction sociale de sa dangerosité. Les femmes qui accouchent seules n’adhèrent pas à l’argumentaire de la complication imprévisible et imprédictible. Elles sont trop bien informées pour ça !
  • La diminution des taux de mortalité et morbidité maternelle et néonatale observée parallèlement avec la médicalisation des naissances à la fin du 19ème siècle, n’est pas plus en lien avec l’avènement de la médecine obstétricale qu’avec l’amélioration des facteurs de salubrité et des conditions de vie. Nos grands-mères qui mourraient en couche y perdaient la vie davantage parce qu’elles étaient épuisées d’avoir autant d’enfants rapprochés et que les conditions de vie n’étaient pas favorables, que parce que l’accouchement est un processus si peu fiable et risqué.
  • La nature n’a pas conspiré contre les femmes en les rendant inaptes à enfanter leurs propres bébés. La très courte parenthèse de la médicalisation des naissances dans l’existence de l’Homo Sapiens n’a pas encore changé la capacité des femmes à enfanter comme elles savent si bien le faire depuis trois cent mille ans.
  • La dimension sexuelle de l’accouchement. Pour les femmes qui accouchent seules, la naissance est aussi intime qu’un acte sexuel. Mêmes hormones, mêmes besoins d’intimité et de confiance. Marie-Hélène Lahaye l’explique dans son billet « La mère et la putain » :

« Un petit détour par la biologie permet de démontrer que l’accouchement est non seulement l’aboutissement d’un processus qui a débuté par la sexualité, mais a en soi des mécanismes similaires à l’activité sexuelle. Les organes concernés sont les mêmes: un vagin et un périnée qui se dilatent pour permettre le passage d’un autre corps, un utérus qui se contracte de façon certes plus intense mais semblable à un orgasme. Plus intéressant encore, les hormones qui entrent en jeu sont exactement les mêmes pendant une relation sexuelle et pendant un accouchement. » (2)

Avez-vous déjà accouché seule ou en famille?

Si vous souhaitez partager votre récit, écrivez-moi à karinelasf@gmail.com, ou partagez-le ici dans les commentaires pour l’offrir aussi aux autres.

Références :

(1) https://www.erudit.org/fr/revues/rf/2014-v27-n1-rf01435/1025462ar.pdf

(2) http://marieaccouchela.blog.lemonde.fr/2013/10/02/la-mere-et-la-putain-dans-la-salle-daccouchement/

(3) http://www.cynthiadurand.ca/2017/02/mon-vagin-mon-accouchement.html

 

 

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