La quiétude : cette étape méconnue de l’accouchement

Par Cynthia la doula, collaboration spéciale

Quand l’envie de pousser n’est pas là!

Depuis plusieurs heures, Marie accueille ses contractions les unes après les autres, son bébé naîtra bientôt. Lorsque l’intensité d’une contraction s’estompe, Marie retourne au pays des songes et du bien-être : l’endorphine est une drogue naturelle puissante. Après de nombreuses heures de travail actif, alors que le col de son utérus s’ouvrait continuellement et que son vagin se modifiait merveilleusement pour devenir souple et élastique, alors que l’étape de la poussée était si proche, les contractions ont cessé.

Une vérification de sa sage-femme lui a permit de conclure qu’elle est complètement dilatée, qu’on est maintenant au deuxième stade de l’accouchement, la poussée… Pourtant, Marie ne ressent aucun réflexe de poussée, au contraire, les contractions ont presque disparu et elle désire dormir, se reposer… c’est l’étape de la quiétude.

Une définition de la quiétude

La sage-femme Whapio Diane Bartlet qui a développé son expertise auprès de femmes qui accouchaient à domicile et demandaient simplement une sage-femme calme et assise dans un coin pour leur inspirer confiance semble être une des pionnières à reconnaitre la quiétude comme étape de l’accouchement. Dans une entrevue sur la chaine audio Birthful Podcast, Whapio explique qu’elle n’est pas la seule à observer cette étape : au Royaume-Uni, les recommandations actuelles dans les chambres d’accouchement vont à reconnaitre que l’étape de la poussée, ce que l’obstétrique nomme le deuxième stade de l’accouchement (de la dilatation complète du col de l’utérus – 10 cm – à la sortie du bébé), n’est pas une étape, mais se divise en deux phases : une latence suivie du réflexe de poussée. (1) Cela change tout! En général, en Amérique du Nord, dès que l’on observe que la femme est complètement ouverte – 10 cm – on s’attend à ce qu’elle pousse son bébé immédiatement. On lui dit : « Allez, poussez Madame ! » Or, l’utérus et le corps tout entier ont souvent besoin d’un répit avant la grande finale.

Whapio compare la dilatation du col de l’utérus, ce que l’obstétrique moderne nomme la première phase du travail, à l’ascension d’une montagne. Lors de la transition, ces intenses contractions associées à la fin de la dilatation, la femme fait « son sommet ». Lorsque l’on atteint le sommet d’une montagne, n’est-ce pas normal de faire une pause pour admirer le paysage et respirer un brin? Voilà ce qu’est la quiétude : un moment de douceur, de répit.

Les adieux

Karine la sage-femme, dans sa méditation prénatale sur l’accouchement, dit que la femme « télécharge » son bébé lorsqu’elle fait sa quiétude. (3) À cette étape, la femme sent que son bébé s’en vient, elle s’apprête à franchir une étape de non-retour. Loin d’être un arrêt de progression du travail, la quiétude est un grand progrès au niveau de l’observation/explication de l’accouchement : c’est un moment nécessaire à la femme et au bébé pour reprendre leur souffle et se sentir présent l’un pour l’autre, se libérer de leurs peurs afin de simplement accueillir la nouvelle Vie qui s’amorce. Ce répit, qu’il soit de dix minutes ou dix heures, est nécessaire au corps, et à l’esprit aussi.

Le grand Dr Frédérik Leboyer appelle cette étape « les adieux » :

« Or, voici qu’ici aussi, alors que les contractions avaient atteint une force presque insoutenable, alors que les vagues s’étaient faites hautes comme des montagnes, profondes comme des abîmes, alors que la femme emportée par tant de passion était sur le point de crier :

« Grâce! »

Comme si le ciel était avec elle, voici que tout s’est arrêté :

les contractions cessent complètement, son utérus redevient totalement souple, retrouvant son niveau de tonus minimal, tandis que sa respiration se refait calme, comme celle d’un enfant qui dort.

Quelle surprise ! Et quel bienfait (…)

Ce calme inquiète le médecin, tenté alors de « faire quelque chose ».

D’autant que, souvent, la femme est d’une pâleur mortelle.

 

Or il ne faut… rien faire,

Avoir la sagesse, le courage de laisser tout s’accomplir.

 

Nous l’avons dit, le travail une fois commencé, et même déjà bien avant, la femme est entrée dans ce que, faute de meilleurs mots, on ne peut qu’appeler un « autre état de conscience ». » (4)

Le calme avant la tempête

Complètement dilaté, de nombreuses femmes vivent un véritable moment de répit, qui dure généralement de 10 à 20 minutes et qui peut durer jusqu’à deux heures, voire plus (5). Certaines personnes ayant vécu des accouchements particulièrement longs vont témoigner des latences de 12 heures précédant la poussée finale. Chaque rythme est unique.

Ce qu’on appelle la poussée, c’est en fait l’utérus qui pousse, lorsqu’il est prêt, avec un fond utérin devenu plus puissant que jamais; la femme elle, ne fait que souffler son bébé. En effet, le véritable « réflexe de poussée », lui, est instinctif, donc involontaire. Une femme qui accouche par elle-même n’aura besoin de personne pour lui dire quand pousser ni comment : comme tous les mammifères, le bébé naît inévitablement grâce à l’utérus (et non au vagin) qui pousse le fœtus avec force et génie (le foetus descend doucement, en tournant, comme le tire-bouchon, c’est pourquoi les positions qui utilisent la gravité sont généralement adoptées naturellement par une femme libre de ses mouvements). Il est généralement reconnu que, lorsque le repos physiologique de la quiétude est respecté, s’en suit une poussée rapide, soufflée, un puissant « réflexe d’éjection du fœtus », comme le nomme le chercheur Dr Michel Odent.

Comment est vécue la quiétude?

Alors que cette étape normale de l’enfantement est souvent ignorée dans les milieux de naissance, les femmes qui accouchent sans se faire déranger ou de manière libre témoignent de l’importance de ce moment :

« Je me sentais complètement légère, libre et je voulais arrêter le temps. » –  Emmanuelle

« J’étais dans un état de bien-être absolu. » – Roxanne

« C’était comme si tout autour de moi s’était arrêté. » – Catherine

« J’étais bien dans ce répit… je le sentais nécessaire… » – Mélodie

Pour les femmes qui réalisent un accouchement vaginal après césarienne (AVAC), l’étape de la quiétude est parfois plus longue (et paradoxalement, la médecine moderne tolère mal les « plateaux » et malgré les recherches colossales de la chercheure Hélène Vadeboncoeur pour démontrer la sécurité des AVAC, beaucoup de pression est mise sur la femme qui accouche alors qu’on ne peut contrôler un processus physiologique involontaire et qu’il faut éviter de le perturber). Marylin, mère de deux enfants, explique comment elle s’est sentie lors de la quiétude qui a duré une dizaine de minutes, durant son AVAC :

« Tellement de travail venait d’être accompli. Je devais me recentrer. J’allais devoir pousser cet enfant moi-même. C’était un gros constat. (…) C’était salutaire » – Marilyn

Un état altéré de conscience

Pour bien comprendre l’étape de la quiétude et la complexité de l’accouchement, il faut se pencher sur le fonctionnement du cerveau. La plus grosse partie de notre cerveau, le cortex, nous sert à penser, à réfléchir, c’est notre intelligence. C’est cette zone qui est utilisée en état d’éveil; et c’est cette zone que l’on doit éviter de stimuler en accouchant. (6) Pour que les hormones de l’accouchement fassent pleinement leur travail, la femme doit quitter l’état d’éveil pour rejoindre un état modifié de conscience, le même principe que pour s’endormir le soir. C’est-à-dire qu’il faut se calmer, fermer les yeux, et embrasser le moment présent pour passer dans « l’autre monde » du sommeil comme de l’accouchement. Ainsi, lorsque la femme vit sa quiétude, de l’extérieur on observe que celle-ci semble « soûle » d’endorphines, plongée dans son accouchement et parfois complètement endormie. Enceinte, la femme peut se préparer au jour J en développant sa capacité à se détendre et à vivre le moment présent afin de se laisser aller plus facilement au processus d’enfantement lorsque le moment sera venu.

Le respect de l’étape de la quiétude est un jalon important dans l’humanisation des naissances et pour « Le Nouveau paradigme des naissances, où les femmes accouchent et les bébés naissent. » (7) Encore un signe que la patience est l’une des plus importantes vertus en chambre d’enfantement et que le corps est incroyablement bien fait.

Quelques mots de Karine la sage-femme

La Quiétude est une étape de l’accouchement qui me passionne de plus en plus et depuis que je la respecte dans ma pratique je n’ai pu que constater des avantages: moins de fatigue maternelle, moins de détresse foetale, moins de transferts et même moins de traumatismes obstétricaux. C’est logique, puisque la femme est encouragée à refaire ses forces et profiter de cette pause (dormir, manger), au lieu de pousser alors qu’elle n’a même plus de contractions efficaces. Rappelons-nous que l’utérus est le muscle le plus fort du monde et qu’on a besoin de sa participation pour faire sortir un bébé de notre corps, sans lui nos efforts seront vains.
Biomécaniquement, quand la femme est complètement dilatée cela veut seulement dire que le bébé peut enfin passer à travers le col et descendre dans le canal vaginal. Si la femme est forcée de pousser contre son instinct à ce moment-là, elle risque de causer des microdéchirures au niveau des ligaments qui maintiennent  le col et de provoquer des prolapsus qui pourront lui nuire tout au long de sa vie. C’est pourquoi il est plus logique d’attendre que l’utérus ait terminé de se reposer (après l’ascension de la montagne) et que les contractions reprennent.
Au retour des contractions, l’envie de pousser est rarement là encore, puisque le bébé ne fait que descendre, c’est l’étape de la marrée. Quand le bébé sera assez bas pour enfin appuyer sur les muscles bas du plancher pelvien  (périnée), là, l’envie de poussée se fera sentir de façon irrésistible. En fait, le plus souvent la femme dira « Ça pousse!!! » et non « Je pousse! », parce qu’en effet c’est l’utérus qui pousse!
Évidemment, cette nouvelle information concernant la naissance nous impose une réorganisation de nos schèmes de pensées et de pratiques quand on accompagne une femme qui enfante. Si avant on transférait une femme complètement dilatée qui n’avait plus de contractions pour une peu d’ocytocine synthétique, maintenant on lui dira plutôt de dormir et de profiter de sa pause pour refaire ses forces. Il faut évidemment faire preuve de patience. J’ai vu des quiétudes de cinq, six, et même douze heures, mais toutes se concluaient par un réflexe d’éjection d’environ dix à vingt minutes. Oh bien sûr parfois il faudra quand même transférer pour un forceps ou un peu d’ocytocine, mais en général les quiétudes mènent toutes à la marée et à l’expulsion du foetus.

Sur ce, je vous souhaite un bel accouchement et une merveilleuse quiétude. N’ayez pas peur, ce repos s’il vous arrive est absolument divin !

Références

  1. Birthful. Podcast Interwiew with Whapio Diane Bartlett http://www.birthful.com/podcastholisticstages1/
  2. Whappio Diane Bartlett http://thematrona.com/
  3. LANGLOIS, Karine. 2017. Préparation virtuelle à l’accouchement
  4. LEBOYER, Frédérick. 1994. Si l’enfantement m’était conté. Éditions du Seuil. Évreux (France), p.107-108.
  5. SAGADY, Mayri. 1995. Renewing our faith in second stage. Midwifery Today Magazine. Number 33, Spring 1995, p.30
  6. ODENT, Michelhttps://fr.wikipedia.org/wiki/Michel_Odent
  7. LANGLOIS, Karine. 2017. Le nouveau paradigme

Cynthia la doula est une Nunavummiuq passionnée de la périnatalité. Elle lit continuellement sur le sujet, écrit sur le blogue la Saison du mammouth et accompagne le cheminement de femmes à travers leurs grossesses. Elle est l’auteure du livre jeunesse Ma mère, c’est la plus forte : une histoire sur la naissance, un ouvrage créé pour mieux préparer sa propre famille à ses accouchements libres et pour transmettre aux enfants un secret bien gardé dans notre société moderne: accoucher est merveilleux.

Cynthia la doula

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