Les 24 heures suivant la naissance : une étape cruciale

Les premiers 24 heures après la naissance

Par Cynthia Dunord, collaboration spéciale

 

Mélissa était accroupie sur un petit banc d’accouchement : elle se sentait bien dans cette position, une des plus fréquentes dans les sociétés anciennes, mais surtout, l’angle vertical permettait à son bassin de s’ouvrir à son maximum et bébé travaillait dans le même sens que la gravité. La tête de bébé, bien fléchie, a couronné, Mélissa lui a touché, a eu un regain d’énergie, son mari en était ému. Puis la tête a fait son passage, les épaules ont pivoté dans l’angle facilitant leur sortie, puis le bébé tout entier est né. Et moi, la doula, je suis discrètement sortie, sans un mot, sans la moindre félicitations… je ne voulais pas perturber ce précieux moment : Mélissa était en adoration avec son bébé, seule au monde, avec son amoureux, 100% en amour!

Les gens sont généralement surpris lorsque je leur raconte que je n’ai pas cherché à prendre le nouveau-né ni à rester au côté de cette femme merveilleuse que j’admire et qui m’a fait l’honneur de m’inviter à son accouchement. En fait, je ne l’ai que quittée physiquement, j’étais encore disponible, dans le couloir, elle le savait, mais elle était ailleurs, Mélissa, dans un autre état de conscience, sur sa planète, avec son bébé et son amoureux, et pour rien au monde, je ne souhaitais perturber ce moment.

Ne pas perturber la sécrétion d’ocytocine

Je me rappelle très bien les mots de Michel Odent, ce chercheur obstétricien qui m’inspire et m’a poussé à sortir de ma zone de confort à plusieurs reprises pour me rapprocher d’accouchements à l’état mammifèrien : « Durant les premières vingt-quatre heures suivant la naissance, la femme libèrera la plus grande quantité de l’hormone ocytocine qu’elle ne libèrera dans toute sa vie. » La plus grande quantité d’ocytocine de toute sa vie! Ça n’a rien d’anodin. Surtout, c’est primordial… lorsque l’on s’attarde à la sécurité de l’accouchement et à l’attachement.

La plus grande quantité d’ocytocine de toute sa vie!

Le rôle de cette ocytocine est crucial et multiple :

  • Permettre à l’utérus de contracter, afin d’éviter les saignements problématiques (hémorragies);
  • Permettre au placenta de naitre (ce fabuleux organe qui a nourri et protéger notre bébé durant neuf mois);
  • Favoriser l’attachement (la mère retombe en amour);
  • Aider l’utérus à retrouver sa taille;
  • Favoriser l’allaitement.

Briser la bulle de la femme qui vient d’accoucher, c’est diminuer, voire stopper cette inestimable ocytocine qui circule en elle.

À l’été 2014, lors de son passage au Québec, Michel Odent nous rappelait que plus de vingt ans de recherches nous amènent à conclure que « ce dont la mère a le plus besoin dans les 24 premières heures suivant son accouchement, c’est… son bébé. » Malheureusement, les cultures qui enlèvent les bébés à la femme qui vient d’accoucher ont encore d’importants taux d’hémorragies, qui entraine des besoins d’injection d’ocytocine synthétique, des transfusions sanguines et, plus rarement, des morts maternelles, dans certains pays… Il NE FAUT PAS PERTURBER LA MÈRE ET SON BÉBÉ suite à l’accouchement.

Les conditions optimales pour l’étape postnatale

Tout au long de l’accouchement, de plus en plus de milieu de naissance et de praticiens ont compris l’importance des conditions optimales : à l’image des mammifères – l’humain est un mammifère –, on doit préserver l’intimité et le sentiment de sécurité chez la personne qui enfante. On éteint les lumières, chauffe la pièce, laisse à la femme s’isoler dans une petite pièce ou une baignoire, évite les questions, lui tient la main au besoin, autrement dit, on la perturbe le moins possible. Or, dès que le bébé nait, trop nombreux sont les gens (conjoints, médecins, infirmières, doulas, sagefemmes…) qui oublient ces conditions essentielles à la libération d’ocytocine postnatale. On prend des photos, reprend avec notre voix normale, demande à la femme des informations sur son accouchement, note les mensurations du bébé, utilise son téléphone cellulaire, fait des blagues sur l’accouchement… puis, on remercie la médecine moderne, qui a sous la main de l’ocytocine synthétique à injecter à la femme : on vient de sauver la parturiente d’une rétention placentaire et de saignements problématiques!

« Perturber » la mère et son bébé, dans la vaste majorité des enfantements, ce sont des petits gestes, subtils et non prémédités, mais qu’on n’oserait jamais posé en faisant l’amour… (Lire mon billet de janvier 2018 pour davantage d’informations sur la sexualité de l’accouchement.)

La peur des hémorragies

En général, lorsqu’une femme souhaite faire un ANA (accouchement non assisté) et aborde ce délicat sujet avec un médecin ou une sagefemme de confiance, le thème des hémorragies postpartum est la principale peur. Une croyance très répandue est que les femmes n’ont pas assez d’ocytocine pour accoucher leur placenta et que l’utérus devient fatigué et déficient, après un accouchement; donc, qu’un soignant doit gérer cette dernière étape de l’accouchement (actif management du troisième stade).

Pourtant, lorsque l’on discute avec ces professionnels des conclusions de Michel Odent, ceux-ci ont généralement une anecdote venant confirmer la thèse d’Odent à propos de l’importance de na pas perturber la femme et son bébé en postnatal : la pire hémorragie de leur pratique correspond à une jeune fille enceinte qui donne son bébé à l’adoption et ne le prend pas à la naissance (perturbation de la dyade mèrenfant) ou à un bébé pour lequel on a craint pour sa vie au cours de l’accouchement, alors, dès sa naissance, on allume les lumières et le personnel s’active autour de la nouvelle mère (on lui retire le bébé pour le réanimer et bousiller les conditions favorables à la sécrétion d’ocytocine naturelle)…

L’étape du retour

C’est en observant de près la naissance d’un mammifère ou d’une femme faisant un accouchement autonome que l’on comprend que la mère qui accouche est dans un état altéré de conscience, durant la naissance et dans les minutes, voire les heures suivant celle-ci. Cet état modifié de conscience s’observe à l’œil nu par des gens attentifs au non verbal des autres et à l’électroencéphalogramme : plutôt que d’être dans les ondes bêta, celle de la réalité ordinaire, éveillée et pensive; le cerveau ralentit et émet les ondes alpha, thêta et parfois même delta. La personne peut alors sembler être « entre deux mondes », « sur une autre planète » ou avoir l’air sous l’effet de drogue. Les sagefemmes holistiques appellent ce moment « l’étape du retour ».

Pour bien comprendre cet état de la femme qui vient tout juste d’accoucher et fait « son retour », voici quelques exposés de ce moment :

  1. Selon une agronome : « Lorsque la vache met bas, le veau nait, tombe au sol, puis lève rapidement la tête en restant couché et il semble comme prendre conscience de ce qui se passe autour de lui.    Durant ces premiers instants de vie, la vache de son côté ne porte aucune attention à son nouveau veau, elle semble se ficher complètement de lui, être ailleurs. En général, ce n’est que plusieurs minutes plus tard qu’elle reprend contact avec la réalité, va sentir son veau, commence à le lécher comme s’il avait bon gout ce qui le stimule à se lever et à aller boire. »
  2. Selon Frédérick Leboyer, important médecin français, l’idéal des premiers instants du nouveau-né : « Pendant que ce cordon continue à battre, « la mère, à travers lui, accompagne son enfant d’un monde à un autre », que fait-on? Eh bien, on attend. On attend en silence que l’enfant ait pris pied dans son nouveau royaume, on attend que le placenta, ayant accompli tout son rôle, soit enfin décollé, et soit expulsé. » (Leboyer, Si l’enfantement m’était conté, p.136)
  3. Selon Karine la sagefemme : « Son bébé tout juste né, la femme est encore bien loin dans le vortex des naissances. Et pour aller à la rencontre de son nouveau-né, elle devra d’abord faire sonretour. Elle sait qu’il est né, elle entend ses pleurs, mais pour aller à sa rencontre, elle doit avant tout revenir du subconscient et retrouver sa conscience. » (lire https://karinelasagefemme.com/accoucher-dans-le-vortex-de-la-naissance/ )

Le retour

Viennent ensuite les étapes de la rencontre et de la communion

Je vous invite à observer cette brève vidéo de femmes qui accouchent dans une douceur propre à nombreuses cultures traditionnelles (Birth in Squatting Position, https://www.youtube.com/watch?v=aAF5n3GBkPA&t=9s ). Observez les yeux des femmes qui se ferment, l’abandon dans leur visage. Observez l’élasticité naturelle du vagin lorsque la femme est complètement « droguée » à l’ocytocine naturelle. L’état de confiance en elle-même de ces femmes est palpable et aucune ne semblent « pousser » ni en douleur, elles laissent leur utérus faire le travail et préservent leur périnée. Surtout, observer le délai de ces femmes avant de cueillir leur bébé.

 Dans cette vidéo, les femmes vivent d’abord l’étape du « retour », puis c’est « la rencontre ». Elles ouvrent graduellement leurs yeux pour reprendre contact avec la réalité, observent leur enfant, le touchent délicatement, c’est la rencontre, douce et progressive. Après avoir exploré, leur bébé, elles le prennent, le nourrissent, instinctivement. Le conjoint observe, « la communion » entre le couple et le bébé a lieu. Si vous avez regardé cette vidéo jusqu’à la fin, vous aurez eu la chance d’observer la naissance de deux placentas et des cordons ombilicaux intacts.

La naissance du placenta

Une légende urbaine encore assez répandue, suggère que, de laisser un nouveau-né attaché à son placenta est dangereux, que celui-ci risque de se vider de son sang. Cela est faux. Au contraire, laisser le cordon ombilical battre et finir son travail permet au nouveau-né un apport non négligeable en sang et en fer. Mais surtout, retarder d’une heure ou deux la coupe du cordon évite que l’on perturbe la dyade mèrenfant à un moment des plus décisifs de l’accouchement : la naissance du placenta (communément appelé « la troisième phase du travail »). 

Lorsque la mère est non dérangée, elle ressentira quelques nouvelles contractions peu de temps après la naissance de son enfant. Certaines tentent de pousser, un peu comme pour aller à la selle; tandis que d’autres attendent. Parfois, le placenta sortira par lui-même, ou au moment que la femme se verticalisera. Michel Odent suggère d’attendre une heure avant de se soucier du placenta, qu’à ce moment, lorsque la femme a été en symbiose avec son bébé, le placenta est généralement détaché et accoté sur le col de l’utérus, la femme peut alors souffler son placenta, sans quitter sa bulle.

Les soins du nouveau-né

Beaucoup de milieux de naissance insistent sur l’importance de couper le cordon à la naissance pour donner les premiers soins du nouveau-né. Or, le soin le plus important pour le nouveau-né est d’être au chaud, dans les bras chaleureux de sa mère, et le soin le plus important pour la femme est d’avoir son bébé dans ses bras, de pouvoir le sentir et l’observer (la nécessité du bonnet du nouveau-né est un autre mythe qui persiste). Peser, mesurer, laver et donner des vitamines au bébé sont des étapes qui peuvent attendre une heure ou une journée…

 Le respect de l’intimité

Faire des blagues, discuter avec la nouvelle mère, mettre une couche au bébé, prendre des photos, appeler la famille et annoncer la naissance sur Facebook sont d’autres étapes qui devraient attendre, si l’on veut ramener l’intimité pure de l’accouchement. Il faut continuer d’écrire sur la notion d’intimité, car celle qui concerne notre vagin, notre pudeur, nos enfantements, et son lien avec la sécurité postnatale, est encore loin d’être bien comprise lors la plupart des naissances. Comme le dit Michel Odent : « Ça prend quelques minutes pour enseigner à un professionnel à injecter de l’ocytocine et encore combien de décennies prendrons-nous à enseigner la notion d’intimité? »

 (Odent, article de Midwifery Today, https://midwiferytoday.com/mt-articles/ne-gerez-pas-la-troisieme-phase-du-travail/ )

Note : La graphie « gout », « sagefemme »… est conforme à la nouvelle orthographe.

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Cynthia Durand (ou Dunord) est une doula Nunavummiuq passionnée de la périnatalité. Elle lit continuellement sur le sujet, écrit sur le blogue la Saison du mammouth et accompagne le cheminement de femmes à travers leurs grossesses. Elle est l’auteure du livre jeunesse Ma mère, c’est la plus forte : une histoire sur la naissance, un ouvrage créé pour mieux préparer sa propre famille à ses accouchements libres et pour transmettre aux enfants un secret bien gardé dans notre société moderne: accoucher est merveilleux.


Cynthia Dunord blogueuse

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